JUIFS ET CATALANS, MÊME COMBAT

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«Israël provoque dans le monde, quelque chose de semblable à ce que la Catalogne provoque en Espagne. Il suffit d’entendre prononcer ou de lire les mots qui font étincelle (Israël, juifs, Catalogne, catalans) et au même instant s’embrase le feu de la prévention, de la suspicion ou de la criminalisation immédiate. Y faire simplement mention a la vertu de provoquer des réactions irrationnelles de rejet, d’alerte ou de culpabilité, de mettre en garde tout le monde, pour le cas où… En l'absence de juifs authentiques dans le paysage espagnol, tout ce qui est catalan en fait la fonction en se transformant en juifs auxquels on applique tous les reproches, les mêmes clichés et préjugés de l'antisémitisme. A part d'avoir tué Jésus, au moins jusqu'à présent, [on  reproche aux juifs comme aux catalans] d’être des gens avares, intéressés seulement par l'argent, etc. » 1

On reprochait aux uns de parler l’hébreu, on reproche aux autres de parler le catalan. On prétendait que les  juifs détenaient trop de pouvoir dans la hiérarchie de l’Etat, on prétend des catalans qu’ils phagocytent les moyens de communication.

Si l’on veut faire hommage à la vérité et faire un petit peu d’analyse, nous sommes donc bien obligés de faire un parallèle entre la catalanophobie, phénomène isolé et l’antisémitisme qui pendant plus de deux mille ans a poursuivi le peuple juif, pour ses ressemblances dans l’argumentation raciste dont ces deux peuples sont victimes.

 L’uniformisme identitaire le plus rance n’est pas nouveau dans cette Espagne qui a un long passé de préjugés dans la relation à l'autre. Le rejet, la peur, et l’insécurité que provoque chez un espagnol celui qui est différent, ont transformé les juifs et les catalans en un seul et même ennemi à combattre.

Ce n’est pas un hasard si l’écrivain Quevedo2 était capable d'écrire, presque en même temps, un pamphlet antijuif et autre anticatalan. C’est à se demander s’il ne les écrivait pas simultanément l’un avec la main gauche, l’autre avec la main droite.

Si catalans et juifs sont objets de tant de haine c’est souvent parce qu’ils sont porteurs des mêmes valeurs : le rationalisme, la culture, le goût pour l’industrialisation et la modernité, la démocratie, le dépassement de soi, l’amour du travail en soi et non pour les fruits qu’il pourrait procurer, la facilité pour élaborer des jugements critiques et constructifs, etc.

Pio Baroja (1872 –1956) écrivait clairement que les catalans sont les juifs d’Espagne.

Ce qui, pour lui, n’était pas précisément une éloge.  La propagande franquiste qualifiait la Lliga3 de “parti de conversos y judaïsants”. Dans la presse espagnole d’extrême droite, le catalanisme est un produit juif suivant les plans du Protocoles de Sages de Sion pour vaincre le dernier bastion de la chrétienté qu’est l’Espagne.

Hier et aujourd'hui, en Espagne, judéophobie et catalonophobie vont donc main dans la main, disait en substance Carod-Rovira. Et pas seulement en ce qui concerne l’argumentation raciste, ces tares ont aussi en commun les moyens employés pour nuire à ces deux peuples.

En effet pendant que les campagnes font rage dans les supermarchés français pour boycotter les produits israéliens, les espagnoles se livrent au même exercice en tentant de boycotter d’abord le Cava (champagne catalan) et maintenant les produits catalans en général puisque la Catalogne dispose depuis peu de son propre numéro (code-barres commençant par 15 pour les produits catalans, et commençant par 84 pour les produits espagnols).

Les espagnols n’en sont pas à une incohérence près. Ils se plaignent que les Catalans ne se sentent pas espagnols mais en même temps s’ils boycottent les produits manufacturés et agricoles venant de Catalogne alors ils reconnaissent, de facto, que les produits catalans ne sont pas espagnols. Et si ces produits ne sont pas espagnols, ne le sont pas non plus ceux qui les fabriquent ou les cultivent.

L’espagnol commun ne saisit pas qu’il fournit à ses ennemis, par son attitude de rejet, la preuve qu’il s’agit de deux peuples distincts.

Aux mêmes causes, les mêmes effets. Puisque les arguments racistes les campagnes de diffamations sont identiques, quoi de plus normal à ce que les conséquences soient similaires.

En effet, la radicalisation de la droite espagnole dans ses déclarations concernant la Catalogne a provoqué une radicalisation sans précédents des Catalans qui sont de plus en plus nombreux à désirer l’indépendance ou la fédération.

De là à penser que, puisque l’apogée de l’antisémitisme a donné naissance au sionisme politique de Herzl et plus tard à l’indépendance de l’Etat d’Israël, la Catalogne suive prochainement le même chemin vers son autonomie, grâce à ceux-là mêmes qui voulaient la combattre.

Cependant ne nous faisons pas d’illusions. Si l'indépendance de l'État de l'Israël retrouvée en 1948 n'a pas fait disparaître le racisme antijuif, l'indépendance de la Catalogne ne fera pas non plus disparaître le racisme anticatalan. Car c’est un peu comme dans les couples dans lesquels le mari qui maltraite sa femme ne supporte ni de vivre avec elle, ni de vivre sans elle. Et quand celle-ci se sépare pour ne plus dépendre d’un mari jaloux, violent et haineux, celui-ci continue à la persécuter, a la harceler et à la poursuivre de sa vindicte parce que ce qu’il lui reproche réellement c’est tout simplement d’exister.

Maintenant  que nous avons, nous les juifs, un Etat qui est le nôtre et qui nous permet d'être maître de notre destin, nous devons espérer que nos frères de lutte contre le racisme et la bêtise obtiennent satisfaction aux mêmes revendications nationales.

Les juifs ont un triste avantage sur les Catalans c’est qu’ils sont habitués à la haine et qu’ils savent ce sur quoi cela peu déboucher. Les juifs connaissent les bruits avant-coureurs et reconnaissent le raciste à partir de quelques mots clefs prononcés. Espérons que nos amis Catalans ne doivent pas passer par où nous sommes passés pour comprendre que la logique est la même et l’ennemi le même. Espérons que les Catalans comprennent que cette folie qui s’est emparée de l’Espagne et relancée par l’adoption d’un nouveau statut4 pour la ‘Comunitat de Catalunya’ n’est pas temporaire. Le racisme est un mal endémique en Espagne, point n’est besoin d’être historien pour le savoir.

 

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(1) Ce texte est tiré d’un article signé par Josep-Lluís Carod-Rovira, vice-président de Catalogne, dans le quotidien ‘Avui’ du 7 octobre 2009.  Il est aujourd’hui vice-président du gouvernement de Catalogne.

 

(2) Francisco Gómez de Quevedo y Santibáñez Villegas (1580-[ 1645), écrivain espagnol du Siècle d’Or de la littérature hispanique écrivait : « Les catalans sont les fruits de l’avortement de la politique » et « les catalans sont les enfants les plus tristes et les plus misérables auxquels D’ieu a donné naissance ».

 

(3) La Lliga Regionalista était un parti politique catalan (1901-1936) dont le programme se fondait principalement sur un projet de « mancomunidad » (instrument d’autogouvernement formé par les 4 provinces catalanes) bien avant la division de l’Espagne en Communautés autonomes (voir note suivante).

 

(4) L'Espagne est divisée en 17 Communautés autonomes. Le gouvernement central de Madrid délègue depuis 1978 une partie de ses pouvoirs à des gouvernements locaux en vertu d’un statut qui diffère d’une communauté à une autre. Par exemple en Navarre et au Pays basque, les gouvernements locaux gèrent la collecte des impôts et en bénéficie à 100% mais ne gère pas la sécurité sociale, tandis qu’en Catalogne, 70% des impôts collectés sont injectés dans l’économie catalane la faisant passer de la 3ème à la 11ème position en matière de ressources par habitant. Récemment, le Conseil Constitutionnel vient de rendre un avis sur la constitutionnalité d’un nouveau statut dans lequel, pour la première fois, apparaît le terme « nation » se référant à la Catalogne.

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