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L’ESPAGNE d’hier et d’aujourd’hui |
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En marge de l’histoire, il nous est transmis un récit relatant une société espagnole médiévale idéale au sein de laquelle juifs, chrétiens et musulmans auraient coexisté dans une ambiance de tolérance réciproque. Ce mythe de l’harmonie est pourtant démenti par les historiens mais alimenté par les romanciers. On se souvient de ce merveilleux ouvrage de Sinoué, «Le Livre de Saphir», racontant le périple à travers l’Espagne, de trois brillants lettrés représentants les trois religions du Livre tentant de résoudre ensemble une énigme. On a beau savoir qu’il s’agit d’un roman sur fond historique, l’humaniste présent en chacun de nous se laisse porter et garde comme vérité historique ce qui n’est que fiction, et profonde tristesse de penser que l’Espagne aurait été tout autre chose si cette histoire avait été véridique. Peu importe qu’une histoire soit vraie si elle est vraisemblable parce qu’alimentée par une tradition orale révélatrice du besoin d’embellir la réalité. Une nécessité bien connue des psychologues qui nous parlent d’une tendance à se rendre plus attrayant pour se faire accepter des autres. S’inventer un passé idyllique, revendiquer au nom d’une réalité historique, c’est au fond dire que si cela a été possible, cela reste possible aujourd’hui. Pourtant l’antisémitisme ne date pas de 1492 car les expulsions et les massacres étaient bien antérieurs. Rappelons-nous les accusations contre les juifs rendus responsables de la peste noire qui sévit en Europe à partir de 1347. Rappelons-nous les deux synagogues converties en églises à Séville, les violences qui s’étendent à Tolède et à Valence et les émeutes qui atteindront leur paroxysme le 5 août 1391 lorsque des marins castillans mettront le feu aux quartiers juifs. L’expulsion définitive qui suivit l’édit d’Isabelle la catholique n’est qu’une étape dans la longue histoire espagnole jonchée d’antisémitisme. L’Espagne, c’est la Pologne du sud de l’Europe. On a alors recours au vieux trucs de Philippe le Bel qui, pour faire disparaître ses dettes, fit disparaître ses créanciers, les Templiers. L’Espagne, elle, a ses juifs et les condamne au bûcher ou à l’exil. Malgré cela comment empêcher le peuple juif de réécrire l’histoire pour enfin relever la tête et oublier 2.000 ans de ‘dimmitude’, de pogroms, de ghettos et de shoah et s’inventer un havre de paix. Mais on peut tuer ou chasser les juifs mais pas leurs fantômes. Les juifs n’étaient plus mais demeurait le soupçon. Un pamphlet du Cardinal Mendoza de 1562 reflète l’ambiance de doute qui régnait alors. Les dénonciations d’impureté de sang conduisaient les familles à établir leur généalogie pour prouver l’absence d’ascendance juive. Peut-être doit-on à cette époque cette tendance espagnole qui semble si naturelle aujourd’hui à raconter d’où l’on vient plutôt que d’expliquer qui l’on est. Les ouvrages de la renaissance regorgent d’histoires dont les protagonistes sont l’orgueil et la fierté de l’Hidalgo mais c’est les seuls endroits où l’on peut le rencontrer. Après 500 ans d’obscurantisme, l’Espagne semblait enfin entrer dans l’Europe avec l’avènement des deux Républiques. Répit de courte durée cependant puisque la guerre civile devait, en 1936 mettre fin à l’espoir démocratique. Trois ans de guerre au terme de laquelle le Généralissime Franco put élever la dénonciation au rang de grand art . Les penchants naturels de l’Espagnol à l’envie, la jalousie, la délation et l’ignorance qui mènent à la haine de celui qui est différend avaient fait le lit de cette dictature. On a les dirigeants que l’on mérite. Ce ne sont plus seulement les juifs, trop peu nombreux, que l’on pourchasse, on y ajoute les Maçons et les « Rouges ». Le complot devient alors judeo-masonico-communiste pour paraphraser les Jésuites espagnols du 19ème siècle. Il est vrai que le juif, riche des valeurs transmises par la Torah est souvent à la fois Maçon et Républicain, mais il faut faire bonne mesure et persécuter tout ce qui pourrait apporter un peu de lumière à la péninsule. Ainsi on enregistre plus de 80.000 dénonciations et ouvertures de dossiers pour « Maçonnisme » durant les de 40 années de franquisme, mais seulement 4.500 Maçons actifs et réellement inscrits sur les registres de l’Ordre. Un voisin gênant qui ne veut pas céder pendant la dernière réunion du syndic ou qui fait fortune « trop vite » donne naissance à un corbeau tout frais tout neuf sorti de l’oeuf. En 1975 meurt Franco mais pas les bonnes habitudes alors pour vivre heureux, on vit cachés. Les « amis » ne s’invitent pas à la maison mais au restaurant car fermer son domicile aux yeux étrangers devient prudence et non discrétion. Le vocabulaire se fait plus riche puisqu’il faut répondre de façon elliptique aux questions concernant son quotidien. Et D’ieu sait comme elles sont nombreuses. Mais au besoin on passe sa matinée à la fenêtre pour épier les détails croustillants que l’on racontera le lendemain en faisant son marché. Et puis si cela ne suffit pas, on laissera place à la spéculation, histoire de remplir les vides provoqués par des rideaux trop opaques et pouvoir enfin, redonner ses lettres de noblesse au sport national en écrivant sa petite lettre anonyme au commissariat du quartier. Le pourcentage des fonctionnaires judiciaires sur la population active est sensiblement égal dans tous les pays du centre et sud de l’Europe mais l’encombrement des tribunaux espagnols fait légende. On compte plus de 3000 dossiers en instance dans certaines provinces. « C’est qu’on reçoit beaucoup de courrier ma brave dame ! » Il faudra 15 ans de lutte acharnée des Catalans, ‘ces affreux républicains séparatistes’, pour récupérer les archives qui leur avaient été spoliées pendant la guerre civile. En juillet 2006, le Gouvernement espagnol propose une loi sur la mémoire historique destinée à reconnaître les victimes du franquisme, qui soulève la critique de la moitié du pays. Il semble que la campagne électorale de 2008 soit monothématique, car il est inadmissible de rappeler le passé fut-ce au nom de la vérité. « Il faut avancer et construire » entend-on ici et là. Mais sur quoi ? Sur le mensonge ? Encore et toujours ? Mais le Vatican, grâce à l’intervention du Cardinal bien entendu espagnol Joaquin Navarro Valls, membre influent de l’Opus Deï et porte-parole de Benoît 16, viendra une fois de plus au secours de cette Espagne bien pensante et procèdera à 498 béatifications et à 11 canonisations de ‘victimes’ des Républicains alors que l’Institution n’a toujours pas reconnu ses erreurs ni demandé pardon pour s’être ralliée à Franco et se soit opposée à la loi de réhabilitation des victimes du franquisme.
Amnesty International même, s'étonne et s'inquiète de "l'exception espagnole", du "silence" et de "l'impunité" dont jouissent toujours les crimes de la dictature franquiste. D'autant plus que l'Espagne se targue de justice universelle, ses tribunaux poursuivant le Chilien Augusto Pinochet, ainsi que d'autres ex-dictateurs ou bourreaux d'Amérique latine. L’Allemagne, l’Italie, La France, l’Argentine, reconnaissent leurs dérives antidémocratiques organisées respectivement par les nazis du Reich, les fascistes mussoliniens, les collaborateurs pétainistes et les militaires argentins. Mais pas l’Espagne, car il ne s’agit pas d’un accident de l’histoire mais de son histoire de toujours. En quinze ans de séjour dans la péninsule ibérique, je peux vous le dire, l’Espagne d’aujourd’hui n’est pas l’héritière de l’Espagne d’hier, c’est l’Espagne tout court. |
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